La Tyrannie des Frontières
Sans aller jusqu'à dresser un bilan, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer ici tous les chiffres ou de citer tous les exemples, je suis sûr d' exprimer ce que tout africain averti ressent : ces frontière arbitraires ont fait des millions et des millions de morts en Afrique.
Voilà un continent gouverné par les puissances occidentales. Nous les critiquons, bien sûr, nous critiquons aussi nos dictateurs, en oubliant nos droits et nos devoirs. Oui, Africains, nous avons oublié nos droits et nos devoirs sur l'utilité des "droits du citoyen", lorsque le fait impose toujours partout son poids et sa mesure au droit. Le droit est une discipline sociale. Il est indispensable pour assurer le fonctionnement d'un groupement humain
Voilà encore un continent divisé en Etats, ses Etats divisés en villes, ses villes divisées en régions, ses régions divisées en quartiers, ses quartiers divisés en villages, hautement diversifiés au sein d'une même société segmentée. Un continent africain saturé d'armes, d'agents secrets, de militaires étrangers, des multinationales qui, comme une véritable jungle, font la loi chez nous, en encourageant la barbarie. Notre seule identité politique s'inscrit à notre appartenance ethnique qui n'a aucune valeur, aucun lendemain. Si nous arrivons à passer d'un parti politique à un autre, c'est également à l'intérieur de sa propre ethnie. C'est lamentable. Quant à la vie politique, si elle n'est pas polarisée, est divisée en plusieurs enclaves, dans notre continent, qui éprouvent une certaine haine, une certaine hostilité. Nous ne maîtrisons point nos propres affaires: l'Occident a délibérément provoqué ou encouragé des guerres partout en Afrique. Le Soudan est en guerre depuis longtemps et l'Ethiopie se déchire avec l'Erythrée sous nos yeux. Nous sommes impuissants de faire régner la paix en Afrique. Pourquoi ? Nous sommes simplement divisés. de toutes ces réalités, je me demande où allons-nous? Vers quel avenir?
Mais, ce qui est étonnant dans tout cela, c'est le comportement de nos dirigeants politiques. Comment peuvent-ils adopter des décisions arbitraires et des comportements irrationnels, quand bien même ceux-ci ont un cou humain, moral et financier insuportable pour nos pays? Cela a souvent été le cas au cours de l'histoire de l'humanité. Pourtant, en ces dernières années du XXème siècle, de nombreux dirigeants africains semblent avoir choisi de s'illustrer plus négativement que d'autres dans ce registre. Cette propension à accorder de l'importance à l'absurde et au dérisoire est manifeste dans les nombreux conflits qui opposent des Etats ou communautés africains à intervalles réguliers sur ces frontières héritées de la colonisation. La guerre civile qui oppose l'armée soudanaise aux rebelles sudistes depuis 1983 en est une parfaite illustration, de même d'ailleurs que la guerre entre l'Ethiopie et l'Erythrée, qui a fait des milliers de victimes depuis mai 1998. Mais, en l'espace de quelques jours, à la fin de février, les responsables politiques des différents groupes armés engagés dans ces deux conflits ont souvent changé de discours, annonçant qu'ils seraient peut-être disposés à accepter des solutions pacifiques au lieu de la guerre.
Rompant avec le discours rigide tenu par tous les chefs de gouvernement qui se sont succédé à Khartoum depuis le déclenchement de la guerre de sécession du Sud-Soudan, le Président Omar el-Béchir a annoncé récemment qu'en fin de compte une sécession du sud du pays était préférable à la poursuite de la guerre. "L'option de la séparation du Dud est probable si la guerre continue et que le nombre de martyrs s'accroît", a-t-il déclaré, ajoutant qu'il était ouvert à toutes les perspectives susceptibles d'aboutir à une unité véritablei. De son côté, le Président érytréen, Issaias Afeworki, a annoncé qu'il acceptait désormais le plan de paix proposé par l'Organisation de l'Unité Africaine(OUA), et déjà accepté par l'Ethiopie. Du coup, l'espoir d'une solution raisonnable semble permis, de même que la fin d'un long cauchemar qui aura marqué les mémoires des peuples et décimé plusieurs générations d'hommes valides. Certes les véritables motivations du changement d'attitude des chefs de guerre ne sont ni d'ordre éthique, ni même d'ordre politique. Elles sont surtout dictées par des considérations purement financières et matérialistes : la guerre coûtant de plus en plus cher, il est difficile de trouver indéfiniment le moyen de la financer lorsqu'on ne peut pas la gagner. Dans l'un et l'autre conflit, le bilan des hostilités est incalculable.
Au Soudan, l'on estime que la guerre a provoqué la mort de plus d'un million de personnes et obligé les autorités à consacrer plus de la moitié du budget annuel à l'effort de la guerre. Les régions Sud et Est du pays sont couvertes de mines anti-personnel sur une superficie estimée à plus de 10 millions d'hectars, même dans l'hypothèse d'un arrêt immédiat des combats, l'existence de cet immense champ de mines aura des conséquences catastrophiques en termes de vies humaines, de dégradation de l'environnement et de contraintes sur la production agricole. Quelles sont les chances de succès des plans de paix proposés ici et là? Au Soudan, l'on peut parier que les problèmes ne se régleront pas du jour au lendemain simplement parce que le chef de l'Etat a fait une déclaration d'apaisement. En avril1997, un accord de paix avait été signé par le gouvernement de Khartoum avec six factions sudistes qui avaient, durant quatorzan, combattu l'armée. Il a suffi que John Garang et ses militaires de l'Armée de Libération des peuples du Soudan(SPLA) s'opposent à cet accord pour le rendre inopérent. Aujourd'hui encore, en dépit des déclarations rassurantes du Président Omar el-Béchir, tout est à faire, et il est possible que rien de fondamental ne change sur le terrain avant bien longtemps. Car la guerre crée des habitudes.
S'agissant du conflit Ethiopie-Erythrée, le plan de l'OUA enfin accepté par les deux parties prévoit notamment : le retrait des troupes érythréennes de la région de Badmé(principale zone où se déroulent les combats), ainsi que le rétablissement de l'administration éthiopienne qui y était présente avant le début de la guerre; le déploiement d'une force de paix sur le millier de kilomètres de frontière commune entre les deux pays, pour une durée de six mois; la démilitarisation de la zone de Badmé, qui sera contrôlée par la force de paix; un arrêt des expulsions massives par chacun des pays des ressortissants de l'autre pays; la délimitation, dans les six mois et sous supervision de l'Organisation des Nations Unies(ONU), de la frontière définitive des deux pays. Ce plan, qui repose en fait sur une proposition initiale des Etats-Unis, est soutenu aussi par le Conseil de sécurité de l'ONU que par l'Union européenne."S'il faut se féliciter de toutes ces initiatives qui visent avant toute chose à mettre fin aux brutalités et violation des droits de l'homme qu'impliquent les guerres, il faut cependant se rendre à l'évidence : aucune des solutions proposées ici et là ne se focalise sur le problème de fond, qui est celui de la validité des frontières que les différents Etats africains ont hérité de la colonisation. Même s'ils se concrétisent, l'initiative du Président Omar el-Béchir et le plan de paix de lOUA pour la corne de l'Afrique serviront simplement à calmer les tensions, et non pas à jeter les fondements d'une paix sociale durable. Ces solutions agiront peut-être comme un analgésique qui calme la douleur sans pour autant combattre véritablement les causes profondes de la maladie, car ces frontières représentent un véritable cancer pour l'Afrique...
Car la guerre au Sud-Soudan, celle d'Ethiopie-Erythrée, et aussi dans la région des Grands Lacs et bien d'autres conflits africains naissent de ce que l'on pourrait appeler la tyrannie des frontières. Dans sa Charte de mai 1963, l'OUA avait adopté le principe de l'intangibilité des frontières coloniales. Ceci afin d'éviter l'embrasement général d'un continent qui avait été arbitrairement découpé et partagé entre les puissances coloniales lors de la Conférence ou de la "Sauvagerie" de Berlin, entre 1884-1885. N'est-ce-pas un crime contre les peuples d'Afrique ? Cette décision, de malveillance, était cependant contraire à ce qui s'était fait partout ailleurs dans le monde, notamment en Europe de l'Est où les frontières furent rediscutées et retracées plusieurs fois.
Il faut anéantir ces frontières de sang et de malheur. En bon entendeur salut!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Ibrahima BAH