II ) GAMAL ABDEL NASSER
Un grand homme doit aussi savoir ce qu'il veut doit faire(son devoir vis-à-vis de son peuple) pour ne pas se laisser égare par les questions du moment. Il doit être capable d'apprécier, personnellement, les événements à la fois dans leur contexte propre et par rapport à l'histoire. Il y a des périodes qui, dans ce monde inhumain(quand on comptabilise des millions de morts ), exigent des hommes, comme Nasser, à négocier la paix ou la conquérir par tous les moyens, la force s'il le faut.
Parmi les besoins importants de l'Afrique, au Nord comme au Sud du Sahara, figure celui de se forger une mémoire tant des conditions de son combat pour l'indépendance que celles des trois décennies suivantes. Plus de vingt-neuf ans après sa disparition prématurée, le souvenir du plus grand dirigeant maghrébin de ce siècle reste vivace dans la mémoire des millions d'Africains et Arabes. Il symbolisait, pour eux, la lutte pour la décolonisation, le développement économique et le rejet total du néocolonialisme. Si son nom est indissociablement lié à l'indépendance égyptienne, à la nationalisation du Canal de Suez, à l'unité arabe et au non alignement(dont il était l'un des pères fondateurs, sa popularité, il la doit avant tout à son action mobilisatrice pour la dignité des damnés de la terre.
"lève la tête mon frère" a lancé Nasser devant des milliers et des milliers d'Egyptiens venus le soutenir face à l'agression tripartite(Israël, Grande Bretagne, France) de 1956. En lançant simplement cette phrase, cet appel, ou bien ce mot d'ordre, le Raïs vient de réveiller l'Afrique entière, le monde arabe et le tiers-monde, en général, de leur torpeur et faire trembler un Occident qui se croyait invincible. Si le nassérisme, en tant que mouvement politique, n'a pas survécu à son initiateur, en revanche, son projet national basé sur la justice, l'indépendance, la dignité, la modernité et la lutte contre toute forme d'intégrisme reste d'actualité.
En 1935, alors qu'il était âgé de 17 ans, il dirigeait déjà l'Union des étudiants du secondaire, lors des révoltes populaires. Il participera aussi à de nombreuses manifestations anti-coloniales, où il sera blessé et gardera une cicatrice sur le front pour le restant de sa vie. En 1937, alors qu'il sert l'armée égyptienne au Soudan, il rencontre trois officiers, Zacaria Mohieddine, Abdel Hakim Amer et Anouar el-Sadate, ils formeront le premier noyau de ce qu'on appelle plus tard les "officiers libres". Une organisation sécrète sera créée par ces mêmes officiers pour chasser les Anglais et la famille royale égyptienne.
En 1948, Nasser est Lieutenant-colonel et dirige un des bataillons égyptiens engagés dans la guerre contre l'Etat Hébreu. Encerclé dans le Néguev par l'armée israélienne, il résistera pendant quelques semaines. En 1950, le Wafd reprend le pouvoir dont il avait été écarté depuis 1945. Durant cette année des tracts, rédigés par les officiers libres, sont distribués et le comité exécutif de l'organisation de ses officiers est formé. L'année suivante, les négociations entre Egyptiens et Britanniques vont échouer et le Wafd abroge de façon unilatérale le traité anglo-égyptien de 1936. Des heurts entre les forces britanniques et la police égyptienne ont eu lieu à Ismaïlia le 25 janvier 1952: on comptera plusieurs morts et blessés du côté égyptien. Le lendemain, de grandes manifestations se dérouleront au Caire. C'es le fameux "Samedi noir". De nombreux bâtiments et des lieux fréquentés par les Britanniques(hôpitaux, cinemas, boîtes de nuit, etc...) sont incendiés.
Le 23 juillet 1952, Nasser et quatre-vingt-neuf officiers libres prennent le pouvoir, et le roi Farouk est destitué. La monarchie est cependant maintenue. La République est proclamée le 16 janvier 1953. Nasser devient, à côté de Néguib, premier ministre. Il échappera à un attentat formenté par l'association des Frères musulmans, qui sera aussitôt dissoute. En novembre 1954, Nasser prend seul la destinée de l'Egypte. C'est ainsi que commence entre lui et les foules égyptiennes et arabes une hitoire "d'amour et de passion". Le discours nassérien est au même titre que celui de Nehru(Inde), un discours tiers-mondiste. En 1955, Nasser participe à la conférence de Bandung et marque la volonté de se joindre à la lutte anti-colonialiste des pays asiatiques mais, surtout, ceux d'Afrique. Il apparaîtra comme le principal leader du monde arabe. A Bandung, il fait la connaissance de Nehru et de Chou En-Lai(Chine). Ce dernier acceptera d'être un intermédiare entre l'Egypte et l'ex-URSS. Les négociations, qui s'en suivront, seront fructueuses. Nasser, en pleine ascension, doit affronter le rude climat politique international de la guerre froide. Le 20 juiilet 1956 l'Américain, John Foster Dulles, refuse l'aide financière américaine pour la construction du haut barrage d'Assouan. Il faut savoir que cette construction était chère à Nasser. Quelques jours après les Britanniques annulent également la leur et seront suivis par la BIRD. Rappelons que ces décisions sont intervenues à la suite de plusieurs évènements : la reconnaissance de la Chine populaire par l'Egypte, la Signature du pacte anti-Bagdad(avec la Syrie et le Yémin), les conversations relatives à un commandement militaire unique égypto-syrien et, enfin, l'ouverture des négociations sur le barrage d'Assouan avec l'ex-URSS. Le 26 juillet 1956, Nasser réagit à l'ostracisme anglo-américain par l'annonce de la Compagnie Universelle du Canal de Suez et l'affectation de ses revenues au financement du barrage d'Assouan, les dernières troupes britanniques quittent la zone du Canal, en vertu d'un traité anglo-égyptien de 1954 qui prévoit l'évacuation avant deux ans.
Le 29 octobre 1956, les troupes isréliennes envahissent le Sinaï et le 6 novembre les forces franco-anglaises, de l'opération "Mousquetaire", débarquent à Port-Said. Mais après la condamnation de l'ONU, de l'ex-URSS et des Etats-unis, ces troupes finiront par évacuer le suez. Malgré les faiblesses de l'armée égyptienne, révélées lors de ce conflit, le prestige de Nasser grandit à cause de cette agression meurtrière perçue dans le monde entier comme une agression colonialiste. Soutenu à l'extérieur et libre de toute opposition importante à l'intérieur, Nasser profite de cette occasion pour entamer une vague de nationalisation(banques, compagnies d'assurance, sociétés commerciales). Il va en résulter des mesures de retorsion de la part de la France et de la Grande Bretagne. Nasser décidera, en ce moment, d'abandonner le libéralisme économique pour adopter une politique dirigiste dans le cadre d'une planification.
Ainsi Nasser se rapprochera du bloc communiste et signera, en janvier 1958, un accord d'assistance technique et financière avec Moscou pour la reconstruction du haut barrage d'Assouan, dont les travaux débuteront le 5 janvier 1960. Il sera opérationnel en 1968. Parallèlement, des capitaux allemands, américains, japonais, italiens et chinois, ainsi que ceux de la Banque mondiale participeront à la modernisation du pays. La popularité de Nasser dans le monde arabe s'étend de plus en plus. Le Caire devient de plus en plus la capitale de l'arabisme. C'est la terre d'asile de nombreux leaders indépendantistes Nord-Africains qui y tiennent leurs conférences(le gouvernement provisoire de la République algérienne a été formé au Caire le 19 septembre 1958). L'Egypte est aussi le lieu de la formation militaire des commandos maghrébins. "Saout el arabe" une radio égyptienne, qui émettait partout dans le monde, fut un véritable instrument pour libérer les peuples opprimés.
En 1958, il accueille au Caire la Conférence afro-asiatique et, c'est encore au Caire que se tient, le 16 avril 1969, la première conférence arabe du pétrole. L'Egypte est présente partout en Afrique; elle ressere les liens avec le Ghana de Krumah, la Guinée de Sékou Touré et le Mali de Modibo Keïta qui constitueront, avec le Maroc et le FNL, le groupe de Casablanca qui, en 1963 en Ethiopie, se battra avec toutes les forces pour unir nos peuples divisés par l'homme. Mais, malheureusement, cette unité ne prendra pas corps à cause du néocolonialisme et de la traitrise de certains dirifeants africains. L'Egypte envoie des troupes au Congo, sous l'égide des nations unies, pour soutenir Patrice Lumumba et Antoine Gizenga contre Joseph Kasavubu.
Le ler février 1958, la politique d'unité arabe se concrétise par une fédération de l'Egypte et de la Syrie en République Arabe-Unie(RAU). Nasser en sera le président en exercice. Un décret met fin, le 12 mars 1958, à l'activité des partis politiques syriens au profit d'une union nationale; dans l'armée, des éléments les plus proches du parti communiste sont relévés de leur commandement. Plusieurs établissements financiers et commerciaux sont nationalisés. Des mesures fiscales et de contrôle des changes sont instaurés en Syrie(elle est dotée d'un plan d'importation générale des prix. Les établissements de crédit sont nationalisés et les bénéfices commerciaux limités). Enfin, le 24 mai 1960, la presse est nationalisée dans toute la RAU(République Arabe-Unie). Nasser décide qu'un seul cabinet siégera au Caire et le régime de l'administration égyptienne est appliquée à la Syrie. Dans les faits, l'entité syrienne est réduite à une série de gouvernement dépendant, chacun, directement au Caire. Le 28 septembre 1961 un coup d'Etat, à Damas, met fin à la République Arabe-Unie(RAU). L'Egypte conservera la dénomination jusqu'en 1971. Cet éclatement constitue la première défaite de la politique nassérienne.
A la fin de l'année 1965, Zakaria Mohieddine remplace Ali Sabri à la tête du gouvernement égyptien. Il entreprendra un bilan de la politique économique de Nasser, dont les conclusions sont sévères : il dénonce le manque de formation des cadres, une gestion de l'économie à court terme, un manque d'articulation entre les différents prijets interdépendants, des études prévisionnelles non viables, sans compter les faibles rendements productifs(parmi les causes, un taux d'absenteisme atteignant 50% dans certains secteurs). Le bilan relève également la fuite devant l'impôt des entreprises et des citoyens; les effectifs en surnombre dans l'administration au Caire au détriment de l'administration nationale. Au terme de huit années de réforme agraire, Nasser découvre que celle-ci n'a pas donné les résultats escomptés et qu'il y eut beaucoup d'abus de la part des puissances féodalités locales. Lesquelles iront jusqu'à commettre des crimes qui resteront souvent impunis contre leurs opposants. Au début de l'année 1967, une grande purge administrative est déclenchée. L'heure est à la réduction des dépenses de l'Etat, à la limitation de la consommation intérieure et à l'augmentation des prix locaux. L'échec partiel de la politique économique et sociale engagée depuis 1934 relève aussi d'un choix politique lié à l'état de guerre permanente avec Israël. Durant toute l'année 1966 jusqu'n 1967, les incidents frontaliers israélo-syriens et isrélo-jordaniens se multiplient. Informé par les Soviètiques de l'imminence d'une attaque israélienne de la Syrie, prévue pour le 17 mai 1967, Nasser demande le 16 mai le retrait des forces de l'ONU astationnées dans le Sinaï, afin que les troupes égyptiennes les remplacent. Le 22 mai 1967 il annonce la fermeture du Golfe du Golfe d'Akaba, ce qui isole le port de Charm-el-Cheikh qui ne peut plus recevoir le pétrole en provenance de l'Iran.
Le 31 mai 1967 un accord de Défense, est signé au Caire, entre la Jordanie et l'Egypte. Le 5 juin 1967 la guerre, que l'on appelera "des six jours", éclate entre Israël, l'Egypte, la Syrie et la Jordanie. La quasi-totalité de l'aviation égyptienne est détruite au sol. Le 19 juin 1967, les Isréliens contrôlent le triple de leur territoire. Ils occupent le Sinaï, la Bande de Gaza, la Cisjordanie Jérusalem-Est et les hauteurs du Golan-syrien. Le bilan des pertes arabes est de 30 000 hommes, près des deux-tiers sont égyptiens. Les pertes en matériel et équipement militaires sont estimées à peu près de dix miliards de Fr lourds. Devant l'ampleur du désastre, Nasser prononce un discours télévisé où il annonce sa démission. La réation de la population est immédiate : de grandes manifestations ont eu lieu au Caire les 9 et 10 juin 1967, afin qu'il revienne au pouvoir. L'Assemblée nationale reconfirme à Nasser ses pleins pouvoirs et le Haut-commandement est remanié.
Au-delà de la défaite militaire, c'est l'échec des forces arabes de gauche qui est consommée. Au sommet de Khartoum(août 1967) auquel les Algériens et les Syriens refusent de participer, des décisions sont prises. Parmi lesquelles le versement à la RAU et à la Jordanie d'une aide financière annuelle fournie par les principaux pays producteurs de pétrole et la reprise des fournitures de pétrole aux pays occidentaux. On relève également l'engagement des participants à ne pas reconnaître l'Etat d'Israël, à ne pas négocier ou conclure la paix avec lui. Désormais les monarchies arabes, longtemps combattues par Nasser, deviennent ses alliés. Ainsi, il va se rapprocher du roi d'Arabie-Saoudite avec qui il conclut un accord prévoyant le retrait des troupes égyptiennes de Ryadh, de cesser la lutte contre le régime républicain. Ainsi s'achève le rêve nassérien de la lutte révolutionnaire inter-arabe.
L'été 1968, Nasser est souffrant. Il est obligé de prendre trois semaines de repos à Alexandrie, après avoir passé près d'un mois a l'Union-Soviètique pour soigner son artériosclérose liée à un diabète avancé. En septembre-octobre 1969, il est contraint d'interrompre ses activités politiques. De nouveau, il se rend en ex-URSS pour des soins. Epuisé, il meurt au Caire à l'âge de 52 ans, le 28 septembre 1970, d'une troisième crise cardiaque. Malgré deux guerres perdues et leurs conséquences désastreuses pour l'Egypte. La popularité et son charisme seront peu entamés. Les obsèques que lui feront les foules égyptiennes et arabes seront grandioses. Un grand homme. Un leader incontestable de cette Afrique meurtrie.