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Thomas Sankara

III ) THOMAS SANKARA

Un grand homme s'affiche aussi en défiant le destin pour la liberté et la dignité de son peuple : "la liberté ou la mort" de Thomas Sankara. Voici tout le problème africain d'aujourd'hui. Nos dirigeants font n'importe quoi. Comment nos chefs d'Etat, par exemple, n'ont pas pu appréhender le génocide rwandais préparé de longue, c'est parce que nous manquons des hommes dignes de ce nom et vivons isolés. Comment peut-on accepter tout ce que l'Occident nous raconte ? Démocratie, droits de l'homme, fonds monétaire international(FMI), Banque mondiale, etc...Thomas Sankara ne l'a jamais accepté, car il n'était pas comme certains de nos dirigeants impuissant, corrompus, néocolonialistes et "élèves de la démocratie". Avons-nous besoin, réellement, des "élèves de la démocratie" dans des Etats qui ne sont pas indépendants ? Leur mission n'est pas la démocratie, mais le respect de notre dignité et, naturellement, l'amélioration de notre condition de vie.

L'assassinat de Thomas Sankara a soulevé consternation et inquiétude en Afrique et dans le monde entier. Sankara avait 37 ans, il avait la jeunesse de l'allure et l'esprit. Il était arrivé au pouvoir avec des idées simples, optimistes, révélatrices et libératrices pour tout un continent qui en avait besoin. Sa mort allait plonger l'Afrique toute entière dans la stupeur et le deuil. En quelques heures après l'annonce de sa disparition,la physionomie de toutes les grandes villes africaines et les visages des habitants furent complètement transformés. Des hommes, femmes et enfants pleuraient et, à travers tout le continent, des millions d'Africains avaient, ce jour, les yeux rouges, parce qu'ils venaient de perdre un fils d'une dignité exemplaire.

Dire que l'assassinat de Thomas Sankara n'a pas provoqué une atroce douleur ce serait demeuré dans le mensonge total. A travers les témoignages, qu'on recueillait dans toutes les villes du continent ou qui y affluaient de toutes parts, on percevait l'écho d'une sorte de douleur collective ressentie par la majorité des individus. Thomas Sankara était-il donc si populaire? sans aucun doute, dans une large mesure. Et le vide béant qui a creusé tout à coup sa disparition non seulement dans la vie publique, mais aussi dans le coeur de la majorité des individus, attestaient les liens qu'il a su créer entre eux et lui. L'idée que je me faisais de cet homme intègre était celle d'un homme ordinaire, au caractère facile, dépourvu de toute méchanceté avec toutes les qualités requises. Le genre de personnage que des amis d'université, qui se rencontraient au bout de plusieurs années, tenteraient de se rappeler, en disant "Sankara". Point d'interrogation. Une interrogation suivie d'un silence cocasse et d'une réponse limpide : Ah oui, Sakara, bien sûr. Un type extraordinaire. Que lui est-il arrivé? sans jamais penser que cela pourrait lui arriver. Mais que voulait Sankara ? il voulait une indépendance

authentique, une souveraineté vivante pour assurer la dignité du plus grand nombre d'entre nous. A l'indépendance de ce qui s'appelait Haute-Volta, Thomas Sankara avait tout juste 11 ans. Il était encore un petit écolier de campagne. Donc si son père, ancien combattant de la Seconde Guerre Mondiale, a pu lui évoquer d'autres aspects de l'histoire, sa formation s'est accomplie, pour l'essentiel, dans le contexte de cette indépendance. Ayant choisi la carrière militaire, Sankara aura à compléter son éducation de futur parachutiste à l'étranger: Madagascar, Maroc et la France, pays colonisateur oblige. La formation achevée, il connaîtra bientôt l'épreuve de la guerre, quoi que brève, entre le Mali et son pays, pour quelques kilomètres de carrés de territoire contesté. Il a toujours fait un sens du devoir qu'il gardera en toute circonstance, mais en même temps, il a en lui la conscience douloureuse de l'inutilité, de l'absurdité de ce genre de conflit fraticide entre frères africains.

La période coloniale en Haute-Volta est marquée par un nombre élevé de changement de gouvernements, mais aussi par la persistance du multipartisme que l'on feint de redécouvrir aujourd'hui. Si le premier chef d'Etat Maurice Yaméogo, a bien tenté par des méthodes fâcheuses de mener le pays au parti unique, il a été renversé par les manifestations syndicales, lesquelles ont, eux-mêmes, appelé à prendre le pouvoir. Pourtant, le régime militaire ne s'est pas installé définitivement. Il a laissé la place à une deuxième République, avec des élections libres et partis en compétition. Sans entrer dans le détail de ces événements, il est important de souligner que ces alternances de pouvoir militaire, en énorme majorité rurale paysanne, de quoi Sankara et quelques autres avaient pris connaissance.

Durant cette période, il existait une branche voltaïque du Parti Africain de l'Indépendance(PAI) se réclamant du marxisme, peu agissant sauf dans les syndicats. Elle a, cependant, joué un rôle important dans la formation de nombre de futurs responsables de ce pays, dont évidemment Thomas Sankara. D'autres groupements marxistes s'étaient formés dans le cours des années 70, se réclamant davantage de l'expérience de la Chine populaire, ou encore de l'Albanie. Mais qu'il s'agisse de ces partis marxistes ou des autres. Toute cette vie politique et intellectuelle, de même que la vie syndicale, non moins active, concernait quelques dizaines de milliers de citoyens de villes, tandis que les masses des campagnes étaient encadrées par une chefferie restée intacte. Ces indications sommaires sont nécessaires pour comprendre, comment s'est formé le marxisme de Sankara.Car, ce catholique pratiquant, vivant sa foi en ce monde avec rigueur et pragmatique, ne s'est jamais caché d'être aussi un marxiste convaincu et, ce que sa pensée et son action ont eu d'original et de neuf dans ce contexte.

En novembre 1990, un coup d'Etat militaire, que dans un premier temps, les forces de gauche appuient pour mettre au pouvoir le colonel Sayé Zerbo qui forme un Comité Militaire de Redressement pour le Progrès(CMRPN), dont fait partie Sankara, Zongo, Lingani et Blaise Compaoré. Le colonel Sayé Zerbo fait de Sankara un secrétaire d'Etat à l'information, sans doute dans l'espoir de tirer partie de sa popularité, car Sankara avait le verbe et savait communiquer. Mais cette popularité de Sankara ne fera que s'accroître quand il démissionne, avec éclat, en avril 1982, en rendant public sa protestation contre les atteintes aux libertés fondamentales. Lui et ses amis, devenus suspects, seront envoyés dans les garnisons et mis sous résidence surveillée.

Au cours des mois suivants, des nostalgiques des anciennes Républiques formentent un complot contre la dictature, sans se soucier de sa réussite. Sankara, qui juge le moment mal venu, refuse d'y prendre part. Mais le coup d'Etat aura lieu. Le 10 janvier 1983, il est nommé Premier ministre par le chef de l'Etat, le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo. Les deux hommes ne s'entendaient pas; celle de gauche que prônait Sankara soulevait d'enthousiasme que celle conservatrice du chef de l'Etat. Le 17 mai 1983, alors que Guy Penne, un conseiller de François Mitterand, se trouvait à Ouagadougou, un coup d'Etat est formenté : Sankara arrêté, ainsi que le commandant Lingani. Mais le capitaine Blaise Compaoré, lui, s'échape et rejoint la base des parachutistes de Po, dont il prend le commandement. Le colonel SoméYorian était le véritable cerveau de cette opération. Mais très vite, cette dernière va à la dérive. Toute la population a manifesté pourque Sankara revienne aux affaires de l'Etat. La base de Po, où s'était réfugié le capitaine Blaise Compaoré, devient le centre de l'opposition. Dans la nuit du 3-4 août 1983, quand Blaise Compaoré marche sur Ouagadougou avec ses troupes et quelques volontaires armés, le régime s'effondre.

Sankara, en résidence surveillée, réapparait et prend la tête du Conseil National de la Révolution(CNR) qui regroupe des militaires progressistes et certains civils. Les partis politiques sont dissouts. Les jours suivants, Sankara appelle à la formation des Comités de Défense de la Révolution(CDR) dans tout le pays, et notamment dans toutes les villes et les régions. Les personnes, qui composaient ces comités de défense, en se constituant dans tous les villages, marquent une rupture totale avec la vieille politique de la Haute-Volta qui deviendra, le 4 août 1984, pour l'anniversaire de la Révolution. Les CDR, comme sont appelées les personnes qui composaient les comités de défense, vont permettre l'application des décisions gouvernementales, en supprimant tous les privilèges et la corruption dont jouissent certains chefs locaux fabriqués par le colonialisme, et libérer l'initiative paysanne. A Ouagadougou, par exemple, le Moro-Naba, héritier du pouvoir colonial chez les Mossi, dont la colonisation avait fait son instrument, sera dépouillé de tous ses privilèges : il n'aura plus le droit à l'électricité gratuite et d'autres droits qu'on puisait au budget de l'Etat.

Les ministres abandonnent les Mercédes pour des automobiles plus modestes, qu'ils ne pourront plus utiliser en dehors des besoins de leurs fonctions. Mesures disciplinaires et frappantes, et dont on s'étonnera ou se moquera à l'étranger, mais qui ne font que renforcer le soutien massif dont dispose le nouveau régime, afin de souligner sa conception de l'austérité et la lutte contre la corruption. Bien sûr, au cours de cette période, il y a eu des remous politiques. Le Pari Africain de l'Indépendance(PAI), influent au cours de la première année, et par trop sectaire, a quitté le gouvernement en 1984

et est passé à l'opposition larvée. Il avait provoqué auparavant une grève des enseignants devant laquelle le pouvoir ne s'était pas incliné, et a licencié plusieurs centaines d'enseignants. La même année, Sankara a dû faire face à un complot appuyé par des pays voisins, comme la Côte d'Ivoire et le Mali. Si dès le début, il pouvait établir au Sud une alliance avec le régime J.J.Rawlings(Ghana) avec lequel, il ne manque pas d'affinité. Il devait aussi faire face à l'hostilité, à peine dissimulée, en Côte d'Ivoire par (feu) Houphouët Boigny. En décembre 1985, plus douloureux encore pour lui, son pays est brusquement attaqué par l'armée malienne pou quelques kilomètres de terre, après la visite de Guy Penne, ancien conseiller de François Mitterand, à Moussa Traoré au mois d'octobre 1985. Et pourtant, Sankara avait annoncé que le litige frontalier serait soumis à la Cour Internationale de la Haye, afin qu'il n ' y ait plus de pretexte de guerre entre frères africains. Mais l'agression avait d'autres buts. Le régime de Sankara dérangeait bien des pouvoirs dans la région et à Paris. Naturellement, les rapports avec la France sont restés les plus houleux, malgré la visite officielle de François Mitterand en novembre 1986.

Thomas Sankara a eu des difficultés sans aucun doute, mais rien qui puisse expliquer pourquoi celui-là même qui avait dirigé cette Révolution fut assassiné et renversé par la complicité de ses propres frères. Ce Monsieur ne demandait que le respect de la souveraineté et la dignité de son peuple. Au Burkina-Faso, la division des groupes politiques de gauche, qui a empêché la formation d'un grand mouvement politique pour soutenir Sankara contre le néocolonialisme, est déjà une explication qui touche de près cette tragédie qui a frappé cet officier intègre. Mais il faut aller plus loin pour comprendre, pourquoi Sankara dérangeait tout le monde, et revenir sur le fond de sa pensée politique et culturelle.. Il a, en effet, tenté une rare politique de "déconnexion" en Afrique, c'est à dire une rupture avec la logique de simple intégration au marché mondial. Il avait compris que les "marchés" ont un visage, c'est celui de l'oligarchie du Fonds Monétaire International et de la Banque mondiale.

Sanakara identifiait comme un des moyens les plus importants de la pression du système mondial qui repose sur les besoins dits de luxe. De même, il critiquait les importations de produits alimentaires qui font concurrence aux productions nationales. Malheureusement, ce n'est pas le cas de certains Etats africains, comme la Guinée-Conakry où les pommes de terre hollandaise sont préférées à celles de ce pays, notamment les pommes de terre de Timbi Touni(une région de Phouta Djalon). Mais il faut savoir qu'entre Sankara et le président guinéen, Lansana Conté, c'est un monde totalement différent.Un véritable fossé idéologique sépare les deux hommes : Sankara est un visionnaire tandis que le président guinéen visionne la démocratie.

Donc, revenons à Sankara le visionnaire, le fils prodige de l'Afrique. Pour lui, il n'en est pas question de continuer à importer des produits alimentaires. Il était urgent d'agir à ses yeux, non pas seulement au niveau de la production, mais simultanément à un autre mode de vie. Il déclarait, en 1985, à un journaliste suisse : "la domination culturelle est la plus souple, la plus efficace, la moins coûteuse, c'est pourquoi nous affirmons que pour renverser le régime burkinabé, il suffit simplement d'interdire l'importation du champagne, du vin rouge, du rouge à lèvres, du vernis à ongles. Seule la bourgeoisie sait, aujourd'hui, qu'elle ne peut se passer de ces produits". En 1987, deux semaines avant son assassinat, il déclarait ceci : "seront hommes de progrès, ceux qui auront choisi le devoir d'abandonner des habitudes de vie, de consommation venue d'ailleurs pour vivre avec les masses. Tout le monde n'est pas apte à vivre conséquemment avec mot d'ordre: consommons burkinabé. Ils sont nombreux qui ne le consomment qu'avec le langage, et gardent leurs énormes bouches pour réellement se délecter et consommer étranger. Nos paysans ne gagneront jamais la bataille de leur libération tant que responsables et consommateurs des villes ne seront pas disposés à boire des boissons produites à partir de leurs récoltes. Par exemple : pourquoi veut-on nous imposer de la consommation des produits venus d'ailleurs?"

 

Il s'agissait pour Sankara, d'une part, de limiter les importations non indispensables, d'autre part, d'assurer au débouché à la production paysanne sur le marché des villes de manière à inciter davantage les campagnes à sortir d'une maigre production d'auto-subsistance. Il a réalisé des projets considérables : puits, petits barrages, dispensaires; dans son esprit, il envisageait aussi le développement de petites entreprises agro-alimentaires pour la transformation de cette production. Il ne s'agissait pas de grands projets de prestige, coûteux, mais créateurs qu'à même d'emplois. On doit se rappeler encore la série de décisions audacieuses qui ont, de manière très ostensible, réduit le train de vie de l'Etat et de certaines couches sociales: la réduction des salaires des ministres, des fonctionnaires, ainsi que leur diminution numérique; en même temps qu'un effort systèmatique de recouvrement effectif des impôts et l'appel de la solidarité nationale. Ainsi s'efforçait-on de créer ce pays qui n'avait pas, pour autant, changer de nom, et de lui rendre confiance en sa capacité de vivre par ses propres moyens, en même temps que de s'affirmer sur la scène mondiale aux côtés des peuples assistés, des peuples malheureux, donc, d'échapper pour de bon à une mentalité d'assistés.

Il faut savoir qu'un peuple assisté n'est pas un peuple, mais une simple association d'individus, qui fait partie intégrante du pays assistant, c'est ça qu'on appelle de la colonisation ou tout simplement du néocolonialisme : dépendance et soumission. Il faut savoir aussi qu'il n'a jamais existé, dans l'histoire de l'humanité, une démarche de colonisation ou du néocolonialisme qui ne soit déroulé sans effets pervers. Il est illusoire de croire que le développement durable d'un peuple pourrait procéder d'une démarche exogène. La stratégie de la déresponsabilisation est le summum du paternalisme. Déresponsabiliser un peuple, c'est lui ôter son esprit. Or, le développement est avant tout une démarche de l'esprit. Donc, le développement économique du continent africain passe forcément par le responsabilisation des Africaines et des Africains.

Sankara nous a fait une démonstration de nature qu'un peuple peut s'autosuffire, il suffit de s'y mettre avec coeur, volonté, courage, rigueur et pragmatisme. Il faut aussi le vouloir tous ensemble, ce n'est qu'une question de volonté générale. Pour lui, le développement passait forcément par la responsabilisation de ses citoyens. L'indépendance de son peuple n'était-elle pas à ce prix ? En donnant le premier cet exemple merveilleux, Sankara n'entendait pas pour autant prôner pour tout le monde cet idéal. Mais il faut savoir qu'il y avait des jaloux parmi certains de nos chefs d'Etat de la région. Il disait au début de 1987, dans une déclaration à l'occasion d'une commission permanente de lutte contre la corruption. Il disait ceci : "cette ligne de conduite était à mes yeux la seule possibilité pour aller vers une indépendance totale et définitive". N'a-t-il pas démontré qu'il est le garant de la souveraineté de son peuple? Mais comment peut-on, sincèrement, éliminer physiquement cet homme ?

En regard des abmonestations de la bourgeoisie locale, il convient de souligner, ce que Sankara disait des besoins immédiats de 7 millions de paysans burkinabès : "l'eau potable, trois repas par jour, un dispensaire, une école et une simple charrue font partie d'un idéal de vie, auquel des millions de burkinabès n'ont pas encore accès aujourd'hui, après un an de pouvoir". Progresser vers la satisfaction de ces revendications apparemment modestes, n'est-ce-pas aller vers une réelle démocratie ? Sankara s'en prenait à ses petits bourgeois qui, selon lui, ne rêvent que de balayer les bourgeois pour prendre leur place. Ce sont eux qui n'ont pas voulu que l'expérience réussisse. Mais cette position n'aurait pu, à elle seule, remettre en cause l'essentiel de la politique de Sankara et encore moins de l'éliminer physiquement.

Thomas Sankara a été assassiné le 15 octobre 1987. On ne saurait trop souligner qu'il n'a pas été renversé par son peuple, et nulle manifestation de soutien à ses assassins n'a pu être organisée. Et si dans la lutte qu'il a engagée contre la corruption, la gabegie et le népotisme, certains de ses compagnons rejoignirent le camps adverse jusqu'à organiser lâchement son assassinat. Le peuple burkinabè que je respecte, quant à lui, n'a jamais apporté sa caution à ce gouvernement. Bien sûr, l'arrivée au pouvoir de Thomas Sankara n'a pas été saluée par toute la classe politique française qui était aux affaires. Mais, si certains le considéraient comme trop radical, d'autres, par contre, estimaient que Paris pouvait très bien s'entendre avec lui, et prouver ainsi à ses détracteurs qu'ils ne s'opposent pas à une émancipation des pouvoirs politiques du continent.

Quoi qu'il en soit, la ficelle serait trop grande, que le conseiller de François Mitterand à l'Elysée, Guy Penne, puisse se déplacer à Ouagadougou pour surveiller un coup d'Etat, c'est fort regrettable. Des méthodes que François Mitterand a pourtant condamné à plusieurs reprises sous la présidence du Général De Gaulle. Ne serait-il plus plausible que les inspirateurs du coup de force, qui connaissaient fort bien la date du voyage de Guy Penne, aient choisi le jour de son arrivée pour mettre à exécution leur plan diabolique, afin de placer la France devant le fait accompli. Ce coup d'Etat du 17 mai 1983, Sankara l'a échappé par un soutien populaire de son peuple mais, malheureusement, le 15 octobre 1987, il ne l'échappera pas. Il sera assassiné, parce que c'est un Africain. Il réclamait justice pour tous les noirs. Il gênait tout le monde, parce qu'il avait compris le sens profond du panafricanisme, que l'Afrique est le témoignage le plus sûr de notre identité. Grâce à elle, nous exprimons notre pensée, nos sentiments. L'Afrique est à la fois notre apparence et notre profondeur. Quand elle vacille, c'est le passé qui s'ensevelit sous la poussière et l'âme d'un peuple qui s'évapore. Sans elle, pour Sankara, bien d'autres vérités n'existent pas. Un homme qui avait tout compris mais, il n'a pas compris le danger qu'il courait à côté des militaires.

Quelques semaines avant son assassinat, il s'est adressé à son peuple, insistant encore sur l'importance de la lutte contre la corruption Extraits : "Je crois qu'on ne peut pas définitivement supprimer la corruption dans le monde et dans notre pays tant qu'à tous les niveaux, toutes les tâches de transformations de la société n'auront pas été accomplies et même tant que notre environnement économique, politique, social n'aura pas lui aussi été sur des positions qui favorisent la lutte contre la corruption. Il y a des corrompus, parce qu'il y a

des corrupteurs. Même le jour où il n' y aura plus de corrupteurs au Burkina, il pourrait qu'il y ait des personnes à l'étranger, des personnes que nous ne contrôlons pas, qui croient encore à la corruption et en la force de la corruption pour résoudre les problèmes, qui vont être là pour piéger, tenter, séduire, soudoyer certains burkinabès. C'est pourquoi, de tous les maux de la société, le mal est toujours en avance, du point de vue de l'imagination, sur le bien. C'est pourquoi également les corrupteurs trouvent toujours des méthodes de corruption...Nous avons trouvé une méthode pour lutter contre une certaine forme de corruption. Eux ont crée une nouvelle forme de corruption; à nous de trouver encore de nouvelles méthodes. Mais ces nouvelles méthodes, quelles qu'elles soient, supposent que le peuple lui-même combatte la corruption, dénonce les corrompus, les corrupteurs, les cas de corruption; et que nous n'hésitions pas à sanctionner tous ceux qui ont pu être corrompus, traduire en justice toutes les formes de corruption. Ce n'est pas, parce qu'on parle de lutte contre la corruption au Burkina que nous serions le pays le plus corrompu. Non, même ceux qui ne parlent pas de corruption ont des corrupteurs chez eux. Et tous ceux qui essaient de tenir des discours sur la lutte contre la corruption ne sont pas forcément si innocents que cela..."

Thomas Sankara disait que le pouvoir , qu'il avait instauré à Ouagadougou, avait besoin de temps pour se renforcer, se consolider et nettoyer l'appareil de l'Etat. Pour cela, il est indispensable que les pratiques à l'égard de l'Afrique, dans les anciennes colonies, changent. Ces pratiques ne changeront pas et le temps, ses adversaires à l'extérieurs et ses ennemis à l'intérieur, n'avaient aucune intention de le lui laisser. Dès la chute du précédent régime de Sayé Zerbo et son arrivée au pouvoir, il devenait, tout comme Sékou Touré en Guinée-Conakry, la cible principale. Il faut savoir que cet homme faisait peur à ceux qui ont grandi et prospéré grâce multinationales de l'Occident. Il faisait peur à ceux qui veulent que l'Afrique reste la chasse gardée des puissances européennes, peur à ceux qui redoutent que son élan ne soit irrésistiblement contagieux, peur à ceux qui veulent maintenir leur règne fondé sur l'arbitraire, la corruption, le pouvoir personnel, peur à ceux qui ne veulent pas que l'Afrique soit affranchie de la tutelle "protectrice" de l'Occident qui les entretient. Raison pour laquelle, il fallait qu'il disparaisse. Certains Etats de la région et d'autres, à l'extérieur, affluaient frs lourds et dollars destinés à financer les conspirateurs. Des officiers burkinabès faisaient la navette entre les capitales(Paris-Abidjan-Bamako-Ouagadougou) pour recueillir les fonds clandestinement, livrer des secrets sur les prétendues relations entre Sankara et le communisme international ou Mouammar el-Khadafi. Des documents truqués par des services burkinabès, des "cadavres ambulants", remis à des chefs d'Etat. Selon eux, ces documents prouvaient qu'il allait inviter les Cubains de Fidèle Castro à venir s'installer au Burkina-Faso, ou même qu'il allait adhérer au Pacte de Varsovie.

Fils de paysan du nord-ouest de la Haute-Volta et militaire de carrière, Thomas Sankara aura été l'idole d'une jeunesse africaine en mal de héros et d'espérance politique. Sa carrière politique a été construite dans le sillage du mouvement révolutionnaire internationaliste. Son épreuve du feu politique se situe en 1972 à Madagascar, où jeune aspirant à l'Académie militaire d'Antsirabé, il assiste au renversement du président Tsiranana par une jeunte d'officiers marxistes. Mais sa vraie formation politique se fait au contact des révolutionnaires qui essaiment à Ouagadougou dans les années 60-70. Les évènements l'ont toujours mis aux avant-postes de la scène politique locale. C'est en 1981, en sa qualité de secrétaire d'Etat à l'information dans le gouvernement du colonel Sayé Zerbo(lequel venait de renverser le général Lamizana) qu'il s'illustre par sa verve déconcertante pour les habitués de la langue de bois. Son langage qui apparaissait à certains observateurs comme un discours novateur était considéré par d'autres comme une thématique éculée dans le langage politique de l'Afrique post-coloniale.

Familier de coups d'éclats, il démissionne avec fracas du Comité Militaire de Redressement National(CMRPN). C'est probablement sa protestation contre l'atteinte aux libertés qui lui vaudra l'admiration de beaucoup de ses jeunes compatriotes et de nombreux jeunes Africains, dont je fais partie. Son ascension est si fulgurante qu'il est nommé Premier ministre le 10 janvier 1983 par le commandant-médecin Jean-Baptiste Ouedraogo, nouvel homme fort du Conseil du Salut Public(CSP) qui venait de renverser le colonel Sayé Zérbo. Depuis cette date, il ne quitte plus les sommets de l'Etat. Ainsi, à l'issue du coup d'Etat du 4 août 1983, mené par son "ami"' le capitaine Blaise Compaoré, il devient président du conseil national de la Révolution, nouvelle instance du pouvoir à Ouagadougou. Son action était ponctuée par des attitudes populaires: jouer de la guitare, rouler en R5, faire du vélo, etc...toujours fidèle à son colt de soldat, il dérangeait le protocole des conférences internationales. Il souhaitait changer son pays le plus vite possible en faisant appel à l'effort de chacun: participation de la population à la construction d'une nouvelle voie ferrée, campagne de reboisement du Sahel, obligation hebdomadaire pour les hommes d'effectuer des travaux ménagers. Partisan du développement autocentré, il avait pour ambition de donner à son pays les moyens de son autosuffisance, menant des campagnes "acheter burkinabé" en parallèle avec la mise en place d'un système d'autofinancement des projets de développement. Maniant le symbole, il remplace le nom de ce qui était jusque-là la Haute-Volta par "Burkina-Faso" ou le "pays des hommes intègres" et lance des programmes d'alphabétisation en langues locales.

Sa réussite la plus tangible fut de faire vacciner contre la rougeole, la fièvre jaune et la méningite près 2 500 000 enfants en l'espace de quinze jours. Cependant si sa politique de "déconnexion", à contre-courant de la vague libérale des années 80, a retenu l'attention internationale, elle a d'autant fait ouvrir les yeux la jeunesse montante d'Afrique. Sa fin tragique et non encore élucidée. Le 15 octobre 1987, après un combat fratricide opposant ses fidèles à ceux de Blaise Compaoré. Sankara est mort. est-il mort ? Non, il est immortel. Je me demande jusqu'à présent, comment a-t-on pu élimer physiquement un tel homme? une telle grandeur? Thomas Sankara nous a laissés, nous jeunes africains, un style, une inspiration, une ligne à suivre. Les assassins ont certes supprimé l'homme, mais pas son oeuvre. Quelle leçon faut-il retenir dans tout cela? A chaque fois que notre continent voit arriver sur le plan politique un dirigeant progressiste qui, pour le moins, ne ressemble pas aux autres, tout le monde se ligue et coopère pour le freiner, le bloquer et l'éliminer physiquement. Le cas de Marien Ngouabi, du Congo Brazzaville, est exemplaire: pour certains ce devoir de mémoire, cette volonté de souvenir ne serait q'une simple promenade de l'esprit dans un passé plus ou moins lointain, d'autres pourraient y voir voir un exercice d'un anachronisme pour le moins rébarbatif(pour reprendre les mots de Wilfrid Mbilampindo-JAE du 15 mars 1999). Cependant, beaucoup déplorent l'indifférence dont Marien Ngouabi fait l'objet. Il est indispensable que la conscience collective se ressaisisse, afin de lui rendre la place qui devrait être la sienne dans nos esprits. Marien Ngouabi fut assassiné, de façon ignoble, le 18 mars 1977, par un commando armé dans sa résidence.

La conférence nationale, au Congo Brazzaville de 1991, a permis de réhabilité la mémoire de ceux qui avaient péri dans la confusion générale de l'assassinat de Marien Ngouabi. Certes, les idées qu'il incarnait sont devenues obsolètes depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'empire soviètique. Mais Ngouabi avait, au delà de ses idées politiques(l'édification d'une société socialiste, affranchie de l'exploitation de l'homme par l'homme), une personnalité et des qualités qui ne peuvent nous laisser indifférents, surtout pendant la guerre froide. Il était fidèle à ses convictions et était un grand patriote. Ce serait sans doute une erreur que de lui reprocher aujourd'hui, comme le font certains, so prosélytisme politique, sa propension à oeuvrer pour le socialisme au terme du combat révolutionnaire dans son pays et partout dans le monde. Ngouabi faisait alors figure de chantre la lutte anticapitaliste et anti-cocoloniale en Afrique. Il avait imprimé à son pays une orientation marxisme-léninisme qui, comme Thomas Sankara, devait servir l'exemple aux autres Etats africains.

Ainsi, avec la fondation du PCT en décembre 1969(je n'avais encore que six ans), celui-ci devenait le premier parti marxiste-léniniste au pouvoir en Afrique. Ce choix ne peut être compris que dans le contexte historique où deux idéologies(le capitalisme et le communisme) dominaient le monde. Dans le cas précis du Congo, le choix du socialisme s'est opéré avec les trois journées de révolte des 13, 14 et 15 août 1963, qui firent triompher les forces du progrès contre le régime rétrograde de l'ancien président Fulbert Youlou. Ces trois journées dites"glorieuses" marquèrent le point de départ de la révolution congolaise. Lorsque Ngouabi prit le pouvoir à la suite du mouvement insurrectionnel du 31 juillet 1968, il entreprit de rompre avec le "socialisme bantou", qui était jusque-là appliqué et opté pour le socialisme scientifique. Ngouabi précisait cependant qu'au regard de sa situation particulière, le Congo ne connaissait pas encore une véritable révolution socialiste, mais qu'il était au stade de la "révolution nationale et démocratique", car la démocratie ce n'est celle de la Baule où François Mitterand a montré la grandeur de la France.

Ce à quoi il consacra toute son énergie; car, selon lui, le Congo portait encore les vestiges du colonialisme sur tous les plans. Il pensait transformer une société féodale, bureaucratique et désorganisée aussi bien au niveau économique, culturel que social. Bref, Marien Ngouabi était révolutionnaire dans l'âme. Il était fidèle à ses convictions. Aussi disait-il qu'un révolutionnaire doit choisir la mort, plutôt que de renoncer à ses convictions:"si ton pays est sale, il faut le laver avec ton propre sang. Homme de conviction, Marien Ngouabi est, sans aucun doute, le plus grand patriote que le Congo ait connu. Son patriotisme s'illustre profondément à travers les principes tels que l'unité nationale, l'intégration africaine, la paix, la sécurité de l'Afrique et de son peuple, le sens civique, etc. Ngouabi était convaincu que "le fusil, la repression, les massacres, les arrestations ne peuvent, en aucun cas, constituer des facteurs qui contribuent à l'unité africaine. La situation, camarades, n'est pas militaire, elle est politique..."

On pourrait peut-être constater une sorte de prémonition au travers de ses propos, concernant le risque de dissension que la haine fait peser sur l'Afrique. Aussi pouvait-il se permettre d'attirer l'attention de tous à partir des événements douloureux du Biafra(Nigéria), du Katanga(Congo-Kinshasa) ou du Burundi, dans des termes tout à fait pertinents. Il disait: "il y a partout des massacres, des morts qui ne font pas partie de notre culture, nous Africains, comme chez nous au Congo en 1959. Et cela, inutilement. Certes, pendant les accrochages, les uns et les autres s'étaient crus plus forts, ils se disaient vainqueurs. Mais une fois le bilan fait, il était apparu que le massacre avait été vain, que des hommes, des femmes et des enfants étaient morts. Nous apprenons dans le deuil que les problèmes auraient pu être résolus autrement que par les armes." (1)

Marien Ngouabi savait que le tribalisme et le régionalisme étaient dangereux pour la cohésion d'un peuple et l'unité des individus. Il pensait que dès l'instant, où un homme est au pouvoir, il n'appartenait plus à sa tribu ni à sa région, mais qu'il doit être un homme du peuple. Il mettait notamment en garde contre l'exaltation du tribalisme et du régionalisme, dans toutes leurs formes, pour assouvir des ambitions strictement personnelles et égoïstes. Au-delà de ses convictions, Marien Ngouabi avait des qualités humaines qui lui ont valu l'admiration de son peuple et de toute l'Afrique. Il tenait des propos attachants, il se voulait plus proche des citoyens. Il défendait sans cesse la cause des plus faibles, surtout de ceux qu'il appelait "les masses laborieuses" ou "la paysannerie pauvre": bref, ceux qui, à l'aide de moyens rudimentaires, continuent de trimer dur pour gagner dignement leur vie.

Ngouabi fascinait par sa simplicité, sa modestie, son courage, son parlé-vrai et son dévouement pour les causes justes qu'il défendait. Les Africains et son peuple l'aimaient à telle enseigne qu'i l'appelait affectueusement "Marien" ou "le camarade". Ses allures castristes à la "Sankara"(tenue de combat vert olive, ceinturon, rangers et sa Marien Ngouabi dans sa traditionnelle tenue militaire, à la cubaine. "gora", sur la tête, fascinait la jeunesse. Ancien ami de Sékou Touré(Guinée-Conakry), il faisait confiance aux gens, à ceux qui aiment l'Afrique, à ceux qui partagent le même combat que lui. Il n'hésitait pas à prendre le peuple à témoin dans les moments difficiles comme lors des coups d'Etat manqués du 23 mars 1970 et du 22 février 1972. Le peuple congolais fut bouleversé, consterné et éprouva un profond chagrin lorsqu'il apprit son assassinat. Unie dans la cause, l'Afrique entière ressentit cet évènement comme une sorte d'injustice. Au Congo, pour y faire face et lui témoigner sa solicitude, un hommage unanime, à la hauteur de ses mérites, fut rendu au président Marien Ngouabi. Mais vingt-deux ans après sa mort, le devoir de mémoire que les peuples africains et le peuple congolais manifestaient envers ce fils prodige de l'Afrique semble s'émousser ou s'évanouir dans la nature, parce que l'Afrique n'a aucun devoir de mémoire, aucune volonté de souvenir. Sans doute, parce que les choses ont beaucoup changé. J'avais quatorze ans, lorsque mourrait Marien Ngouabi. Ceux, qui étaient adolescents à l'époque de ce dignitaire africain, sont devenus adultes, c'est dans mon cas. Les enfants nés à sa mort ou pendant son assassinat, sont aujourd'hui majeurs et ses idées révolutionnaires sont révolues pour eux. Qu'à cela ne tienne: nous avons aujourd'hui tort de prendre prétexte de toutes ces mutations pour vouer définitivement la mémoire de Ngouabi à l'oubli. Il n'est sans doute pas question de reculer. Mais si nous voulons aller de l'avant, il ne faudrait pas forcément faire table rase du passé colonial, car l'avenir se construit aussi avec le passé, et il faudrait quelque chose d'ancien dans le moderne, mais tout en respectant notre dignité. Je partage aujourd'hui toutes les idées que Marien Ngouabi incarnait, mais il est évident que son patriotisme, son sens civique, sa personnalité et ses qualités humaines devraient nous servir d'exemple. Le jour de la commémoration de son assassinat devrait être l'occasion pour chacun de nous de lui rendre un grand hommage, mais surtout de réfléchir sur le sens qu'il faudrait donner à des mots comme la liberté, l'indépendance, l'amour de la patrie, l'unité africaine, le civisme, l'intérêt supérieur de l'Afrique, le sens de la responsabilité, la paix, la caractère sacré de la personne humaine, le droit à la vie et le respect des droits collectifs.

Après l'hommage de ces quatre hommes il y a, effectivement, l'ancien président du Kenya, Jomo Kenyatta. Cet Africain modéré, pétri de cultures occidentale et africaine, est un véritable combattant de la liberté. Fier de ses racines kikuyu, il est père incontestable de l'indépendance kenyane. Toute sa vie, il manifestera à la fois un attachement aux traditions de son peuple et un attrait pour la modernité, mais dans la dignité. La première manifestation de l'engagement politique de Kenyatta ( nom qu'il s'est choisi d'après le terme kikuyu qui ser à désigner une ceinture traditionnelle). En 1922, il adhère à l'East Africain Association(EAA) qui dénonce la main mise des colons sur les terres. Mais sa situation de fonctionnaire, qui lui interdit théoriquement toute activité politique, l'empêche de s'impliquer ouvertement dans les actions de l'EAA. En 1928, lorsqu'il devient secrétaire général de la Kikuyu Central Association(KCA), qui a remplacé l'EAA, il est obligé de démissionner de son emploi à la marie pour se consacrer uniquement à la cause légitime de son peuple : l'indépendance.

Si son premier séjour en Europe, notamment en Grande Bretagne, ne dure que quelques mois, il y retourne dès 1931 pour y rester quinze année durant lesquelles il s'efforce de sensibiliser l'opinion britannique aux effets néfastes de la colonisation sur les populations africaines. Il étudie aussi deux années en URSS, mais il n'adhérera pas au communisme. De retour en Angleterre, il étudie l'anthropologie à la London School of Economics et publie en 1938 sa thèse, Facing Mount Kenya ( au pied du Mont Kenya ), une étude de la vie précoloniale des Kikuyu souvent idéalisée. La guerre l'emoêche de regagner son pays; tout en continuant à écrire des pamphlets, il travaille comme ouvrier agricole et se marie avec une anglaise, Edna Grâce Clarke.

En septembre 1946, il est de retour au Kenya où il est accueilli triomphalement par les Kikuyu. A la tête de la Kenya African National Union, il s'emploie alors à conduire son pays à l'indépendance mais il est accusé par les Britanniques de diriger les sociétés secrètes (Mau-Mau ) et il est condamné à sept ans de prison. Malgré son incarcération, il cherche, à partir de sa libération en 1961, à rassembler les colons sur leur sort dans un Kenya indépendant. Il participe ensuite activement à la Conférence de Londres où il négocie les étapes constitutionnelles de l'indépendance, son principal souci étant d'éviter les tensions entre les différentes ethnies de son pays. Devenu président de la République kenyane e 1964, il tente alors d'organiser le développement économique du pays par l'industrialisation des régions de Nairobi et Mombasa, le développement des exportations agricoles(thé, café) et la promotion du tourisme. Sa modération rassure les Occidentaux et fait de lui le leader africain qui est resté le plus proche des Britanniques, mais avec fermeté, et ceci malgré les persécutions dont il a été l'objet pendant la colonisation et malgré l'exode des colons. A ses yeux, l'unité nationale de son peuple était la plus importante. Après sa mort, le 22 août 1978, il laisse sa place à Daniel Arap Moi de l'ethnie, les Kalenjin, différente de la sienne. Un grand homme à rendre un grand hommage.

Donc, plus profondamentalement où sont les "dieux", comme K. Nkrumah, Gamal Abdel Abdel Nasser,Jiulius Nyerere, Patrice Lumumba, Marien Ngouabi, Thomas Sankara, Barthélémy Bouganda, Sékou Touré, Jomo Kenyatta, Cheikh Anta Diop, Théphile Obenga, etc...ces deux derniers Cheikh Anta DIOP et Théophile OBENGA, l'Afrique abesoin a besoin de leur savoir. Il est évident que l'Afrique a besoin des Historiens Africains, comme ces deux-là , ou tout simplement de tout jeune intellectuel pour rétablir la vérité sur les faits passés, pour réfléchir sans relâche aux causes et aux conséquences du plus grand génocide que l'Afrique n'ait jamais connu : l'esclavage, la colonisation et le néocolonialisme. Cette histoire africaine a été tronquée et dénaturée volontairement. Cependant, l'Histoire de l'Humanité de ces trois siècles nous démontre que pour r&tablir cette vérité, pour nous faire entendre pendant longtemps, pour sortir le continent africain du sous-développement mental, des taux de mortalité générale ou infantile élevés, de la malnutrition, des maladies tropicales, d'exploitation de nos ressources naturelles, du piétinement des droits des plus élémentaires de l'Homme et j'en passe...il faut donc miser sur l'homme : l'investissement humain, en terme clair d'éducation.

Unir nos Etats, éduquer les populations. Voilà ma démarche. J'estime que c'est la méthode la plus sûre, la plus redoutée des colporteurs de l'asservissement, des fabricants d'armées de réserve dans nos populations active et des exploiteurs sans vergogne. Je peux citer à titre d'exemple des peuples qui autrefois étaient considérés ou qualifiés à tort de sous-hommes selon les termes Gobineau et d'autres, de visages ovales, de nez épatés, de périls jaunes pour les uns, de ratatinés et mangeurs de chiens pour les autres: les Chinois de Taïwan, les sud-Coréens et les Japonais. Ces braves peuples ont réussi, en moins d'un demi-siècle, à renverser la vapeur, en imposant dans tous les domaines d'activité au point que rien ne se passe au monde d'aujourd'hui sans qu'ils n'y soient invités. En sortant nos peuples des ténèbres, notamment la Nouvelle Génération,l'homme nouveau, l'homme de demain, le pilier mobile, nous aurons plus à gagner qu'à perdre. Combien d'habitants de l'Afrique ont-ils lu les ouvrages de Cheikh Anta DIOP ou de Téophile OBENGA, afin de comprendre comme ils le souhaiteraient ? J'en doute. Combien de Jeunes Africains à la lisière de l'intolérable s'interesseront à mon ouvrage ou à leurs ouvrages après finition, tellement qu'ils sont tracassés par les préoccupations quotidiennes ? J'en doute également.. Je voudrais que, nous Africains, réfléchissions à ces modestes point de vue, qui n'ont rien de choquant.

Je me demande donc, personnellement, où sont ces grands hommes, ces dieux ? Ces "dieux" gênaient tout le monde, parce qu'ils voulaient la liberté, la justice sociale et l'indépendance définitive de l'Afrique. Ils gênaient tout le monde, parce qu'ils aimaient l'Afrique. Donc, il fallait la défendre face au néocolonialisme. On voit bien maintenant que les "dieux" anciens sont morts en emportant, avec eux, tout ce qui faisait qu'un homme était toujours un homme. Et quant aux "dieux" nouveaux ? La réponse à cette question n'est guère aisée, en raison de l'angoisse qui nous habite. Nous vivons aujourd'hui dans une société où l'égoïsme prend souvent le pas sur la générosité; la défense des intérêts personnels est plus forte que le souci de l'intérêt collectif.

Nous vivons une époque difficile, où le jugement est souvent faussé par un monde médiatique, plus motivé par le mercantilisme que par la réalité quotidienne. Nous vivons des années-cimetières. A chaque prise de pouvoir, il y a des morts partout. Tous nos dirigeants qui prennent le pouvoir en Afrique, le font au nom des droits de l'homme pour plaire à l'Occident et aux bailleurs de fonds. Ils n'ont jamais pris le pouvoir, au nom de l'indépendance de nos Etats, au nom de la souveraineté de nos peuples. Comment peut-on, sincèrement respecter les droits individuels, alors que les droits collectifs sont complètement bafoués. A chaque élection en Afrique, les populations civiles sont victimes de leur barbarie. Mais la compétence électorale autorise-t-elle à user de toutes les formes utilisées pour massacrer sa propre population? J'invite la partie de l'intelligentsia africaine qui a refusé de transiger avec sa conscience à poursuivre la lutte contre ce qui représente aujourd'hui un véritable danger pour notre avenir : le néocolonialisme et cette démocratie imposée qui n'en est pas une. Facteurs d'intolérance, ils ne résolvent aucun problème. Presque partout, ils remettent en mémoire une époque et des événements que les plus anciens ne souhaitent plus revivre : la recolonisation.